Un drôle de conte pour des drôles de temps

J’ai reçu un conte.

L’autre jour, j’ai croisé dans le train un ami que je n’avais pas vu depuis bien longtemps! A la fin de nos échanges, il me transmet un conte en sa version papier qu’il a écrit, faisant écho au climat combo covid-masque-peur actuel.

Dès que je quitte le train, j’ouvre le livret et me plonge dans cette narration. Touchée par ce que je lis, il accepte que je partage cette histoire, avec pour seule signature son email. Le voici pour vous.

La petite fille et le virus

Un drôle de conte pour des drôles de temps

C’était une petite fille qui venait des étoiles. Comment et par quel genre de magie arriva-t-elle sur Terre, nul ne saurait le dire. Toujours est-il qu’elle se trouvait là, de-bout, le visage tourné vers le ciel, immobile et les yeux clos, et on sentait qu’un profond mystère la liait à la voûte insondable. Elle avait une jolie robe de soie bleue, légère et dansant avec le vent, une robe comme on ne les faisait plus et dont l’apparente fragilité ne rendait que plus irréelle la présence de l’enfant.

Un homme en costume noir la bouscula. Elle ouvrit des yeux écarquillés, des yeux d’un bleu d’ailleurs, si plein de vie et de questions qu’on les aurait crus tirés des songes pour la première fois. L’homme bredouilla quelque chose qui ressemblait à une excuse et continua son chemin sans prendre la peine de s’arrêter.

« Il doit être très pressé, se dit la petite fille des étoiles. Peut-être s’affaire-t-il à des choses de grande importance pour lui. »

Elle porta son regard autour d’elle et s’aperçut qu’elle se trouvait dans une rue. Celle-ci était couverte de jolis pavés, aux couleurs et aux formes variées, et cela réjouit l’enfant. Des hommes et des femmes allaient et venaient en tout sens, du même pas pressé que l’homme en costume noir.

« Les gens aussi sont de formes et de couleurs variées, se dit la petite fille, et ils semblent animés de grands projets, car sinon ils resteraient aussi immobiles que ces pavés. »

Elle sourit à cette idée, qui lui convenait parfaitement, puis s’élança gracieusement le long de la rue bondée, petit éclair bleu sautillant d’un pas léger et insouciant. Les gens ne semblaient pas la remarquer, absorbés qu’ils étaient dans des pensées ou de drôles d’écrans. Après avoir pris le temps de s’amuser et de se familiariser avec ce nouveau lieu, la petite fille arrêta une personne pour lui poser une question qui lui brûlait les lèvres depuis son arrivée :

– Madame, dites, pourquoi tout le monde ici porte un masque blanc sur son visage ?

La dame en question était une femme d’un certain âge, au regard vitreux, comme s’il cherchait au loin des rêves un peu trop longtemps oubliés.

– Pourquoi ? Mais à cause du virus, enfin, tout le monde sait ça !

La petite fille ne savait pas ce qu’était un virus mais elle percevait à travers sa voix que la dame n’appréciait pas cela du tout.

– C’est lui qui vous oblige à porter ce masque ?

Elle posa la question prudemment, bien qu’elle savait au fond d’elle, malgré son jeune âge, que l’on est toujours libre de faire ce que l’on veut.

– En quelque sorte, oui, on peut dire ça. Disons que c’est pour m’en protéger, et pour protéger les autres.

– Il s’attaque à vos visages, c’est ça ? Un peu comme un insecte enragé ?

La femme la dévisagea, se disant que cette enfant à la robe bleue était tout de même bien originale.

– Non, voyons, les virus, c’est infiniment petit, et lorsque ça pénètre dans notre corps nous tombons malades. Et je vais te dire : ce virus-ci est bougrement dangereux !

– Ah oui ?

– Oh oui ! Du moins c’est ce qu’on dit.

– Qui dit ça ?

– Eh bien, les spécialistes disent ça, tu sais, les gens qui étudient le sujet et qui en savent bien plus que nous.

– Oh ! Ils l’ont étudié pendant très longtemps, c’est ça ?

– À vrai dire non, puisque le virus vient à peine d’apparaître… C’est un phénomène très nouveau !

– Alors comment peuvent-ils être des spécialistes ?

– Écoute, petite, ils sont sans doute spécialistes de plein d’autres virus, alors j’aime autant qu’on les écoute et qu’on suive leurs conseils.

– Quels conseils ?

– Eh bien des conseils pour s’en protéger, justement ! Pour éviter qu’il ne se propage ! Comme porter des masques, rester chez soi, éviter les contacts rapprochés, ces choses-là.

L’enfant resta muette un moment. Elle n’était pas sûre de saisir ce qu’est une maladie, exactement, et songea que cela devait ressembler à une idée, qui peut aussi être transmise, partagée.

« Mais si c’est cela, pensa-t-elle, c’est tout de même bien étrange d’en avoir si peur, puisqu’on peut choisir de suivre une idée ou non. D’ailleurs, on peut très bien en changer par la suite. »

Et comme elle était de nature curieuse, comme tous les enfants du monde, elle demanda :

– Si je ne porte pas de masque, je vais donc accueillir le virus en moi, n’est-ce pas ? J’aimerais bien le rencontrer et écouter ce qu’il a à me dire.

Mais déjà la femme s’éloignait, ouvrant de grands yeux effrayés. La petite fille des étoiles se laissa donc trottiner plus loin, gaiement, bien décidée à en découvrir davantage sur ce virus infiniment petit qui faisait peur à certains et qui faisait dire à des spécialistes (peut-être pas si spécialistes) qu’il était bon de porter des masques blancs sur le nez et la bouche. Elle choisit d’aborder un homme grisonnant, à l’air décontracté.

– Monsieur, vous aussi vous cherchez à accueillir le virus en vous ?

Ce dernier rit de bon coeur, intrigué par cette apparition inattendue.

– Quelle drôle de question, petite, j’espère bien que non !

– Mais vous ne portez pas votre masque comme les autres, il est simplement posé autour de votre cou ! Cela protège aussi du virus ?

– Haha, va savoir ! Il se trouve que je le garde à proximité pour le mettre dans les transports publics, puisque c’est obligatoire.

– Qu’est-ce qui vous y oblige ? – Oh, le gouvernement, les flics, les sécus, le regard des autres, ce genre de choses…

– Tous ces gens vous forcent ?

– Si on veut… Enfin, je risque surtout des ennuis et des amendes salées si je ne le porte pas !

La jeune fille n’y comprenait rien, car de là où elle venait, il n’y avait ni amendes, ni punitions.

– Vous mettez donc un masque non pas pour vous protéger du virus mais pour vous protéger des gens ?

– Je ne l’ai jamais envisagé sous cet angle, mais ça me paraît très pertinent, en effet, dit l’homme quelque peu amusé.

– Et pourquoi ne craignez-vous pas le virus, vous ?

– Ce n’est pas que je ne le crains pas, mais je fais confiance à mon corps. Je pense être suffisamment en forme pour que mon organisme lutte efficacement contre le virus si je devais être infecté. D’ailleurs peut-être l’ai-je déjà attrapé sans m’en rendre compte ?

L’enfant était stupéfaite. Ainsi, certaines personnes étaient prêtes à accueillir le virus en elles mais non pas pour l’écouter ; au contraire, elles désiraient que leur organisme puisse le combattre pour les en protéger. Sans doute y a-t-il des gens qui privilégient une protection extérieure à leur corps, tandis que d’autres la préfèrent en dedans, se dit-elle.

– Et que se passerait-il si votre corps échouait à vaincre le virus ? – Je tomberais vraisemblablement malade.

– Et ce n’est pas bien ?

– D’être malade ? Haha ! Ne l’as-tu jamais été ? Bien sûr que non ! Personne ne désire être malade : on est fatigué, on a mal partout, on transpire, on délire… certains en meurent, tu sais ?

– Et ce n’est pas bien non plus ?

Cette fois, l’humeur de l’homme grisonnant s’assombrit. Il s’excusa, marmonnant dans sa barbe qu’il avait des choses à faire, et s’en alla.

***

Le soir tombait doucement en ces contrées et la petite fille des étoiles sentit que c’était un bon moment pour rejoindre quelque endroit plus calme où la vie ralentit un peu. Elle dénicha un joli parc situé sur une colline boisée qui surplombait la ville. On y retrouvait le chant des oiseaux, le vol des libellules, des papillons, et les si subtils jeux de lumière qu’offrent les branchages garnis, baignés des doux rayons d’un ciel qui s’endort. C’était un endroit comme la jeune fille les aimait, car il invitait l’âme à se ressourcer et l’esprit à se détendre.

À proximité se trouvait une troupe de jeunes gens qui s’amusaient à discuter, chanter, jongler et trinquer, dans une agréable insouciance. La petite fille s’avança vers l’un d’eux.

– Pouvez-vous me parler du virus qui fait porter des masques au-dehors et au-dedans ? Et pouvez-vous me parler de la maladie et de la mort ?

C’était un jeune homme qui avait peut-être trois ou quatre fois son âge, l’air gentil derrière ses grosses lunettes rondes et sa tignasse indocile. Il ne portait pas de masque, ni sur le nez, ni sur la bouche, ni même autour du cou.

– Qu’est-ce que tu me chantes, petite demoiselle ? Ne serait-ce pas des questions un peu trop sérieuses pour ton âge ? Et d’ailleurs, où sont tes parents ?

– Dans les étoiles ! N’empêche, sérieuses ou pas, j’aimerais beaucoup savoir.

– Haha ! Les étoiles, hein ? Eh bien tu sais quoi, profitons de la chance de pouvoir encore les admirer comme ce soir, les étoiles, parce qu’un tel privilège risque de ne pas durer longtemps.

– Ah non ?

– Sûrement non ! On finira nous aussi par ne plus voir le ciel, coincé sous le smog, ce n’est qu’une question de temps… Tu vois, sous prétexte que le virus a enrayé l’économie mondiale, les États tentent de relancer l’horrible machine capitaliste comme jamais ! On est parti pour se farcir un système encore plus destructeur et pollueur qu’auparavant. Et à côté de ça : toujours moins de liberté, toujours plus d’inégalité et de pauvreté, toujours plus de technologie pour tracer et surveiller les masses, des vaccins aux effets secondaires à glacer le sang, des multinationales qui continuent leurs activités inhumaines en toute impunité… Excuse-moi, je m’emballe, tu ne dois probablement rien comprendre à ce charabia…

Mais la petite fille lisait par-delà les mots, aux travers des gestes et des intonations de la voix, des expressions faciales et des énergies qui en émanaient, et elle comprit l’essentiel : ce jeune homme était mu par des besoins de sécurité, de liberté et de paix. Et ces besoins semblaient lui échapper dans ces circonstances nouvelles que le virus faisait émerger.

– Tu sais, continua-t-il, cette société me fatigue : dès qu’elle sent la moindre menace toquer à sa porte, aussi petite soit-elle, elle réagit au quart de tour et sonne le branle-bas de combat général, avec un ridicule des plus navrants ! Mais lorsqu’il s’agit de prendre un peu de recul pour considérer l’ensemble du tableau, elle reste dans un immobilisme et un aveuglement sans bornes.

– L’ensemble du tableau ?

– Mais oui, la Terre, notre écosystème planétaire ! Beaucoup de gens n’ont toujours pas conscience que nous sommes intimement liés à cet écosystème, comme les cellules minuscules d’un gigantesque organisme.

– Et la Terre ne va pas bien ?

– Ah ça non ! Entre le réchauffement climatique, la déforestation, les océans qui se vident, la biodiversité qui s’effondre, les pollutions chimiques de toutes sortes, la défertilisation des sols et j’en passe… S’il y a bien quelqu’un de réellement malade et dont il faudrait s’occuper, c’est de toute évidence notre chère planète !

– Alors une maladie, c’est quand un virus modifie un organisme grand comme la Terre, ou petit comme nous, en quelque chose qui ne nous plaît pas ?

– En gros, c’est ça ! Mais dans le cas de la Terre, le virus, c’est bien l’être humain.

Quelle découverte ! La petite fille en fut tout amusée : ainsi, un virus pouvait être d’une taille minuscule, invisible à l’homme, mais pouvait aussi bien prendre l’apparence de ce dernier. Elle comprenait maintenant mieux le monsieur grisonnant qui mettait un masque pour se protéger des autres.

– Ça veut dire que je suis un virus, moi aussi ?

– Haha, non, pas de panique ! Tous les humains ne sont pas des virus. Toi, tu m’as plutôt l’air d’être une cellule saine qui prend soin de la planète qui l’accueille. Tout comme j’essaie d’être une cellule aussi saine que possible, car je souhaite aider la Terre plutôt que de lui nuire. En fin de compte, comme tout est lié, si on soigne la Terre, on se fait du bien ; à l’inverse, si on continue de la détruire, on risque bien de se créer beaucoup de problèmes…

– Alors les gens choisissent de soigner la Terre ou de la rendre malade ? Ils choisissent d’être une cellule saine ou un virus ?

– C’est une question complexe, mais en fait c’est à peu près ça, oui.

– Et pourquoi certains préfèrent la rendre malade ? J’ai cru comprendre que les gens n’aiment pas la maladie, car ils en souffrent, et s’en protègent avec des masque blancs ou en la combattant à l’intérieur de leur corps. Pourquoi voudraient-ils infliger quelque chose qu’ils n’aiment pas à la planète entière ?

– Va savoir, petite. Je ne crois pas que la plupart fasse cela consciemment, ils pensent sûrement bien faire dans l’horizon de leur vie sans se rendre compte que leurs actions peuvent être délétères à plus large échelle.

La petite fille des étoiles le remercia pour toutes ces réponses et alla s’asseoir sur un banc, à quelques pas de là. Elle avait besoin de souffler un peu, car toutes ces informations la déboussolaient et lui donnaient le tournis. Une planète qui tombe malade de la même manière qu’un être humain ? Des cellules saines, des virus ? Et on pouvait choisir un rôle mais sans être forcément conscient d’un tel choix ? Décidément, les questionnements allaient crescendo. Elle se demandait s’il en était de même pour les virus infiniment petits : choisissaient-ils délibérément de rendre un être humain malade ?

Perdue dans ses pensées, elle ne vit pas arriver cette très vieille femme aux longs cheveux blancs et aux vêtements bigarrés. Ce n’est que lorsque cette dernière s’assit à ses côtés que la fille, quelque peu secouée par l’atterrissage brusque de la femme sur les lattes de bois, reprit contact avec ce qui l’entourait. Elle dévisagea la nouvelle arrivante. Celle-ci arborait un beau sourire, simple mais vrai, de ceux qui expriment le bonheur que l’on a d’être vivant, ici et maintenant. Elle avait les yeux fermés et respirait si calmement et avec une telle sérénité qu’on devinait que l’air, pour elle, avait une saveur particulièrement délicieuse. La vieille femme ouvrit lentement ses paupières puis, se tournant vers la fillette, l’examina d’un regard bienveillant et presque complice.

– Dis-moi, que fait une si jolie petite fille seule, dehors, en cette heure tardive ? –

Je cherche à accueillir le virus qui fait porter des masques blancs aux gens. J’ai beaucoup de questions à lui poser et j’aimerais écouter ce qu’il a à me dire.

– L’accueillir ? Mais que c’est délicieux ! C’est bien la première fois que j’entends quelqu’un aborder le sujet avec tant de douceur. D’où viens-tu ma chérie ?

– Des étoiles.

– Ah ! Les étoiles ! Eh bien ça ne m’étonne même pas…

La vieille femme sourit plus largement encore, et ses yeux brillaient de mille feux, emportés dans le courant des rêves et de la magie.

– Et si on l’accueillait ensemble, ce virus, toi et moi, hein ? Qu’en dis-tu ?

– Oh oui ! Vous savez comment faire ?

– Mais bien sûr, rien de plus simple ! Fais comme moi : respire calmement par le nez, remplis ton ventre et tes poumons, sens ce va-et-vient et goûte la profondeur de cet air qui te nourrit. Puis laisse entrer ton hôte, s’il le désire. Concentre-toi simplement sur cette respiration, sans rien chercher à contrôler. La petite fille et la vieille femme se laissèrent ainsi glisser dans l’immensité de leur souffle, silhouettes silencieuses et immobiles, pendant un temps qui sembla s’étirer d’une bien curieuse façon. Et tandis qu’une paix et une tranquillité infinies l’envahissait, la petite fille des étoiles décela la présence de l’être qu’elle recherchait tant.

« Virus, minuscule virus, c’est bien toi que je sens ? »

« C’est bien moi. »

L’enfant avait l’étrange impression d’être immergée dans un autre monde, en apesanteur dans un espace de vide total, mais paradoxalement rempli d’une quantité de vie et d’informations phénoménale. Aucun mot ne sortait de sa bouche et pourtant la discussion s’écoulait de manière fluide, à la vitesse de la pensée.

« Pourquoi les gens ont peur de toi ? »

« Parce-qu’ils ne comprennent pas mon langage. »

« Mais je te comprends, moi ! »

« Oui, car tu sais accueillir l’inconnu. Les gens ont généralement peur de ça et essaient de le fuir par bien des moyens ; en vérité ils ne font que remettre à plus tard les messages que nous essayons de leur communiquer. »

« Nous ? »

« Oui, nous, car en vérité il ne s’agit pas que de moi : des cellules, des organes et des systèmes entiers du corps envoient en permanence des signaux à leur hôte, l’informant sur leur état d’être. Lorsque cet état est excessivement déséquilibré et que leurs messages, trop longtemps négligés, ne suffisent plus, j’entre dans la danse et traduis ces avertissements sous une autre forme pour qu’ils soient enfin écoutés. Eh oui : je ne suis rien d’autre qu’un interprète ! »

« Mais tu m’as dit que les humains ne comprenaient pas ton langage ? »

« Ils ne le comprennent pas mais, parvenus à un certain stade, ils n’ont plus guère le choix que de suivre le corps qui, lui, y répond aveuglément : sous forme de fièvre, de douleur, de faiblesse musculaire, de dégénérescence par-fois, et bien d’autres encore. »

« Et pourquoi vous faites passer ce genre de messages au corps ? »

« Pour que l’être qui lui est attaché, l’humain, cesse d’alimenter le déséquilibre en lui. Pour qu’il cesse de s’agiter en tout sens et de s’épuiser davantage, ou tout simplement de se faire du mal. En un mot : pour qu’il s’arrête. Alors seulement peut-il se réaligner avec la vie qui coule en lui et qui ne demande qu’à régénérer le corps. »

« En résumé, tu aides le corps à réagir afin qu’il aide l’humain à se reposer ? Et par le repos, l’humain aide la vie dans le corps, qui à son tour aide ce dernier à guérir ? »

« Tu as tout compris. Mais je ne suis pas le seul à apporter mes services. À vrai dire, tout, à tous niveaux et à différentes échelles dans cet univers, aide la vie à suivre son flux. »

« Alors l’être humain est aidé tout le temps ! Quelle chance ! »

« Oui et non. L’ennui, c’est qu’il se croit généralement coupé du reste et lorsque tel est le cas, il s’éloigne de la vie et de son aide. Il lui arrive trop souvent d’oublier qu’il est lui-même composé de milliard d’entités vivantes plus petites que lui, et qu’il n’est en définitive que le résultat de leurs interactions et leur coopération subtiles et intelligentes. »

« Mais pourquoi alors les humains ont-ils peur de toi et pas du reste ? »

« Oh, ça leur arrive constamment d’avoir peur d’autres choses : des bactéries, des cellules cancéreuses, mais aussi d’autres êtres humains et non-humains, voire de nations ou même d’idées ! »

La petite fille comprenait tout cela, et l’état dans lequel elle était plongé ne lui offrait qu’une lucidité plus accrue encore qu’à l’ordinaire.

« Comment se fait-il que les humains ne voient pas que tu cherches à les aider ? »

« Parce-qu’ils croient que je génère du mal en eux, alors que je ne fais que révéler un mal déjà présent. »

« Et pourquoi redoutent-ils tant le mal ? »

« Parce-qu’ils l’ont séparé du bien, comme ils ont séparé le haut du bas, la vie de la mort, l’extérieur de l’intérieur, le passé du futur. Ils n’ont pas compris que tout est continu, qu’aucune barrière ne divise quoi que ce soit, que tout est une seule et unique chose. À trop désirer le bien, qui n’est qu’une illusion, ils en sont venus à rejeter et diaboliser le mal, son pôle opposé. Séparer l’un de l’autre signifie se séparer de la vie. C’est cette séparation qui crée la douleur, pas le mal. » La petite fille continuait de respirer calmement, plongée dans une sérénité parfaite et silencieuse. Beaucoup des concepts énoncés ne lui étaient guère familiers, et elle aurait pu vite s’en ennuyer, si ce n’était l’étrange sentiment qui s’éveillait en elle à l’écoute de ces mots : un sentiment profond de déjà savoir toutes ces choses-là, de les redécouvrir après les avoir déposées fort longtemps dans les toiles de l’oubli, loin, très loin dans les abîmes de son coeur.

« Quelqu’un aujourd’hui m’a dit qu’on pouvait choisir d’être une cellule saine ou un virus, et qu’ainsi on décidait de soigner la Terre ou de la rendre malade. Est-ce que c’est vrai ? »

« Je ne suis qu’un virus, mais l’être humain, lui, a le libre arbitre. De ce fait, il peut décider par lui-même comment il désire créer le monde et peut ainsi choisir son rôle, effectivement. Cela dit, ces choix se font à des degrés de conscience très variables selon les individus. »

« Et alors même les êtres humains qui choisissent d’être des virus sont en réalité en train d’aider la Terre ? »

« Oui. C’est une réalité que très peu d’humains arrivent à accepter, mais il en est ainsi. Une fois encore, bien et mal, guérison et maladie, ne sont qu’un, et séparer les uns des autres ne fait que perpétuer l’illusion. Les gens qui semblent détruire le monde ne sont aussi que des interprètes, qu’ils en aient conscience ou non. Ils ne font que matérialiser des énergies qui ont été négligées, balayées, et en deviennent l’expression. Ces énergies prennent leur source dans la peur, la tristesse, la colère, et tant qu’elles ne seront pas écoutées jusqu’au bout, tant qu’elles n’auront pas pu transmettre leurs messages qui révèlent les déséquilibres présents sur cette planète, elles s’amplifieront inlassablement. Jusqu’à ce que l’astre entier s’arrête de tourner, si besoin. »

« Le grand est comme le petit, c’est ça ? Tout n’est qu’un ! »

« C’est exactement ça. »

L’enfant sentit qu’elle avait fait bien du chemin dans ses questionnements, et comblée, elle remercia infiniment le virus d’avoir tant partagé avec elle. Ainsi se passa la conversation d’une toute petite fille et d’un minuscule virus, au sujet de très grandes choses.

***

Lorsqu’elle revint à elle, retrouvant l’univers plus familier du parc boisé, elle fut contente de constater que le ciel était dégagé, regorgeant d’une multitude d’étoiles, belles et lointaines, mystérieux phares d’un océan insondable. Ce ne fut qu’un moment plus tard que la vieille femme ouvrit les yeux à son tour.

– Ouh la, ouh la, c’est tout moi ça… je crois bien m’être assoupie. Tu parles d’un accueil ! Et toi petite, as-tu pu rencontrer notre cher virus ?

Mais à ses côtés le banc était déjà vide, et une brise lé-gère, presque imperceptible, se fit sentir, qui l’invitait à lever la tête pour observer la nuit. Là, au milieu de la fresque infinie, la très vieille femme vit apparaître une grande et magnifique étoile filante, dont la trainée bleue, majestueuse, évoquait le doux souvenir d’une robe de soie fragile. L’étoile dansa un moment sous ses yeux ébahis, comme pour dire « merci », puis s’évanouit dans l’immensité noire.

Si vous avez apprécié ce conte (ou non !) et que vous désirez contacter l’auteur pour partager quelques mots : droledeconte@protonmail.com Merci !

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